Pédagogie

À quel âge devrait-on voter ?

Une réflexion entre
mathématiques et philosophie

Silhouette d'une main déposant un bulletin dans une urne, sur fond blanc.

Le 6 décembre dernier, dans le tumulte exaltant de la fin de session d'automne, un petit groupe d’étudiants en Sciences, Lettres et Arts frappe à ma porte. L’une d’entre eux, après m’avoir posé quelques questions sur ses exercices, lance soudain :

« En philo, on discute de l’âge minimal pour voter. Nous, on aimerait démontrer que l’âge n’est pas lié à la capacité de voter. Dans ton cours, on a vu un test qui permet justement de déterminer s’il existe un lien ou non entre deux variables. »

D’abord surpris, j'acquiesce à ses propos. Elle poursuit :

« Est-ce qu’on ne pourrait pas faire un test d’indépendance du Khi-Deux pour savoir si l’âge et la capacité de vote sont dépendants ou non ? »

Belle question, mais pour laquelle je n’ai toutefois pas su quoi lui répondre sur le coup. Ce qui m’a surtout marqué, au moment de sa visite, a été la capacité de l’étudiante à tisser des liens entre des notions issues de disciplines différentes, à refuser de cloisonner les concepts dans des silos comme on le fait trop souvent.

Cela témoigne d’une interdisciplinarité admirable et, pour un enseignant, c’est un peu comme recevoir un compliment : ça fait chaud au cœur. On se dit que nos étudiants voient au-delà des exercices obligatoires et qu’ils donnent un véritable sens à leur apprentissage.

Mais sa question demeure : peut-on vraiment jumeler les probabilités et les statistiques à une réflexion philosophique de cette nature ? Décidé à ne pas laisser de côté ce questionnement, je me suis lancé le défi d’y répondre.

Comprendre le test du Khi-Deux

Pour les non-initiés, un test du Khi-Deux est une méthode en étapes permettant de comparer quantitativement un modèle théorique avec des observations réelles et d’en mesurer la différence. Dans notre cas, le modèle théorique supposerait qu’il n’existe pas de lien entre l’âge et la capacité de vote. Si les données observées dans la réalité concordent bien avec ce modèle, on conclura que ces deux variables sont indépendantes. À l’inverse, si les écarts entre les données réelles et le modèle sont trop grands, on devra admettre qu’il existe bel et bien une relation.

Décomposer les variables : âge et capacité de vote

La variable âge est simple à mesurer : c’est une donnée objective. On peut même regrouper les âges en catégories pour les rendre exploitables statistiquement (par exemple : 16-17 ans, 18-24 ans, 25 ans et plus). Cette partie est donc facile à gérer.

En revanche, le vrai défi réside dans la définition et la mesure de la capacité de vote. Comment quantifier cette notion ?

Voici quelques pistes :

  1. Connaissance politique : On pourrait concevoir un test simple pour évaluer si une personne comprend les institutions, les enjeux ou le processus électoral.
  2. Intérêt pour la politique : Un sondage pourrait mesurer si les individus suivent l’actualité ou discutent régulièrement de politique.
  3. Engagement civique : On pourrait interroger les individus sur leur participation à des activités communautaires ou associatives.
  4. Raisonnement critique : À travers une entrevue, on pourrait évaluer la capacité d’une personne à prendre des décisions informées.

Avec des questions bien formulées, ces aspects pourraient fournir un score global de la capacité de vote. Ce score pourrait ensuite être classé en catégories pour construire un tableau de contingence, croisant les groupes d’âge et les niveaux de capacité de vote.

Statistiquement, c’est possible…

Avec ces indicateurs, il devient tout à fait possible de mesurer statistiquement s’il existe une relation entre l’âge et la capacité de vote à l’aide d’un test du Khi-Deux. La méthode mathématique pourrait alors répondre à la question initiale : l’âge influence-t-il la capacité de vote ?

… mais philosophiquement, ça ne suffit pas

Illustration dans le style de l'art grec classique : un philosophe barbu vêtu d'un himation tient un compas, entouré de figures géométriques.

Cependant, même si un test statistique démontre une relation entre âge et capacité de vote, cela ne répond pas entièrement à la question philosophique : les jeunes de 16-17 ans devraient-ils avoir le droit de voter ? Cette question demeure normative et exige une réflexion qui dépasse les faits statistiques.

Voici quelques éléments à considérer dans ce débat :

  • Le droit de vote repose-t-il uniquement sur la capacité ? D'autres principes, comme l'inclusion démocratique, sont-ils tout aussi fondamentaux ?
  • Peut-on vraiment objectiver la notion de « capacité de vote » ou reste-t-elle inévitablement arbitraire ?
  • Devrait-on privilégier l’égalité d’accès (tous ont le droit de voter à un âge donné) ou la compétence (seules les personnes jugées aptes peuvent voter) pour définir les critères ?

Ainsi, même si les statistiques apportent des faits et éclairent la réflexion, elles ne suffisent pas à elles seules à trancher des questions éthiques et politiques.

Une pluralité de lunettes

Les statistiques sont un outil parmi d’autres pour analyser les phénomènes. Je dis souvent à mes étudiants que nos outils mathématiques sont comme des lunettes : ils permettent de voir le monde sous un certain angle. Cependant, certains sujets, comme celui de l’âge légal pour voter, exigent de regarder la réalité avec plusieurs lunettes à la fois. Ici, la lunette mathématique éclaire certains aspects, mais il faut aussi adopter des perspectives philosophiques, sociologiques et politiques pour enrichir la réflexion.

Conclusion

Malgré l'impasse dans le projet initial visant à trancher la question à l'aide d'un test statistique, je reste heureux de cette question soulevée par une étudiante et ses collègues. Ils ont fait preuve d’une belle curiosité et d’un sens de l’interdisciplinarité inspirant. Ce type de réflexion montre que l’éducation, lorsqu’elle est bien menée, a encore le pouvoir de donner du sens et d’ouvrir des horizons.