Article principal

La loi de Benford ou ledéséquilibre naturel

Illustration : une Justice aux yeux bandés tient une balance, devant des rubans ondulés orange, rouge, vert et moutarde.

J’aime les expériences qui bousculent notre intuition, car il nous arrive souvent d’avoir des certitudes qui mériteraient d’être remises en question. En voici une qui devrait vous intriguer.

Voici deux séquences de nombres :

L’une d’elles a été générée de manière entièrement aléatoire. L’autre, je l’ai conçue moi-même.

Alors, selon vous, laquelle est vraiment issue du hasard ?

Il y a fort à parier que vous choisirez la seconde.

Mais qu’est-ce qui nous fait si naturellement pencher pour la seconde série ? Probablement que la réponse est liée au fait que cette dernière semble mieux répartie, plus équilibrée. La première série, avec ses nombreux 1 répétitifs, brise l’harmonie que notre cerveau associe à une distribution aléatoire.

D'ailleurs, d'un point de vue visuel, voici ces deux séries de données.

Série 1
Série 2

Survolez ou touchez un chiffre pour le repérer dans les séries et les graphiques.

Les mathématiques de la circulaire

Faisons maintenant une autre expérience, cette fois-ci bien concrète. Je l’ai testée moi-même et je vous invite à l’essayer aussi, si vous êtes curieux.

Prenez une circulaire d’épicerie ou d’un magasin quelconque et notez le premier chiffre significatif des prix affichés.

  • Un article coûte 3,97 $ ? On note 3.
  • Un autre est affiché à 240,99 $ ? On retient 2.
  • Un dernier est à 0,69 $ ? On garde 6.

Répétez l’opération pour toute la circulaire, et non pas seulement une page, afin d’obtenir un échantillon plus grand et donc plus fiable.

Nous serions en droit de nous attendre à une répartition relativement uniforme des chiffres recueillis. C’est, du moins, l’intuition initiale de bien des gens.

Voici la distribution que j’ai obtenue en analysant 486 articles d’une circulaire de pharmacie locale :

ChiffreFréquence
Total486

Quelle surprise ! La fréquence des chiffres décroît presque parfaitement. Erreur ? Coïncidence ? Spécificité des circulaires ? Rien de tout ça !

Des études similaires ont été menées sur des données totalement différentes : tailles de la population de différents pays, longueurs des fleuves, diamètres des planètes, constantes mathématiques... À chaque fois, le même constat : le 1 est le chiffre le plus fréquent, suivi du 2, puis du 3, et ainsi de suite jusqu’au 9, qui est le moins courant.

Portrait au crayon de Frank Benford, en complet et lunettes rondes.
FRANK BENFORD

Ce phénomène a été découvert en 1938 par l’ingénieur et physicien américain Frank Benford, bien que Simon Newcomb l’ait déjà remarqué en 1881 en étudiant des tables de logarithmes.

Benford a publié un article intitulé The Law of Anomalous Numbers, où il analysait plus de 20 000 nombres issus de domaines variés. Ces nombres, allant des masses atomiques au prix de différentes actions, semblaient tous obéir à une même loi.

En effet, peu importe l’origine des nombres, la même tendance revenait : 30 % des nombres commençaient par 1, 17 % par 2, 12 % par 3, …jusqu’à 5 % pour le 9. Il arriva même à déduire une règle mathématique permettant de calculer le pourcentage théorique de chaque chiffre.

Cette règle, par ailleurs élégante de simplicité, stipule que le pourcentage théorique P(n) de chaque chiffre n se trouve par la formule P(n)=log⁡(1+1n). Par exemple, le pourcentage théorique lié au nombre 5 est P(5)=log⁡(1+15), ce qui donne 7,9 %.

Comparons d’ailleurs notre petite expérience maison (à gauche) avec la loi de Benford théorique (à droite) :

Répartition à la suite
de l’expérience
Répartition théorique
selon Benford

Bien que les fréquences ne soient pas exactement les mêmes, la ressemblance en ce qui concerne le comportement de cette distribution est frappante. Il serait utopique de penser que les prix figurant dans la circulaire avaient été volontairement placés de manière à respecter la loi de Benford. Le fait de retrouver malgré tout son application confirme que sa présence est naturelle et non imposée.

Sources

Newcomb, S. (1881). « Note on the Frequency of Use of the Different Digits in Natural Numbers ». American Journal of Mathematics, 4, 39-40.

Benford, F. (1938). « The Law of Anomalous Numbers ». Proceedings of the American Philosophical Society, 78, 551-572.

Phillips, T. « Simon Newcomb and “Natural Numbers” (Benford’s Law) ». Feature Column, American Mathematical Society. https://www.ams.org/publicoutreach/feature-column/fcarc-newcomb

Quand la loi de Benford ne s’applique pas

Il faut néanmoins faire preuve de prudence car cette loi ne fonctionne pas avec toutes les séries de données. Si vous analysez l’âge des défunts d’une ville précise, la loi de Benford ne s’appliquera pas car il existe alors une limite naturelle : les humains ne vivent pas 342 ans ou 2031 ans. De plus, la majorité des décès surviennent vers une même tranche d’âge. On retrouve donc ici une contrainte qui fausse la distribution.

En revanche, les tailles de population suivent bien la loi de Benford, car une ville peut accueillir 739, 58 125 ou encore 1 120 342 habitants sans limitation naturelle stricte. Idem pour les prix des produits offerts en magasin, qui peuvent varier de quelques sous à plusieurs milliers de dollars.

À vous de tester la loi

Atelier interactif
ObservéLoi de Benford
Illustration : un enquêteur en complet pointe du doigt, devant des montants et des courbes boursières en zigzag.

Un outil pour détecter les fraudes

Bien que tout cela soit curieux et puisse nous émerveiller, est-ce, en bout de ligne, une simple curiosité mathématique sans grande utilité concrète ? Au contraire, la loi de Benford s’avère un outil puissant en criminalistique, notamment dans les cas de détection de fraudes financières.

Lorsqu’on souhaite analyser les données financières d’une entreprise, les enquêteurs passent habituellement au crible les différentes transactions apparaissant dans les livres comptables de la compagnie : achats, remboursements, transferts... Un fraudeur, sans le savoir, va plus souvent qu’autrement trahir sa supercherie en répartissant de manière trop uniforme les premiers chiffres des montants qu’il inscrira, ignorant du coup que ses choix artificiels jureront lorsque comparés à une comptabilité naturelle.

Bien sûr, il ne s’agit absolument pas d’une preuve certaine de fraude, mais plutôt d’un premier filtre efficace pour repérer les anomalies. Si un drapeau rouge est levé par cette première analyse, d’autres méthodes de détection pourront être ensuite déployées.

J’ai d’ailleurs appliqué cette loi à mes propres achats en analysant une année entière de paiements par carte de crédit (plus de 700 transactions pour lesquelles j’ai noté le premier chiffre).

Évidemment, lors de mes différents achats, je n’avais aucune volonté consciente de suivre la loi de Benford… et pourtant, la répartition des premiers chiffres s’y conforme étonnamment bien, tel que l’illustre le graphique ci-dessous :

Répartition réelle (en vert) et théorique (en orange)

Un désordre organisé

La loi de Benford nous rappelle que même dans ce que nous croyons être le désordre, une forme d’ordre silencieux persiste. Ce n’est pas un ordre criant, rigide ou imposé, mais un motif discret, caché dans les plis du réel. Derrière chaque chiffre qui se répète, chaque montant qui s’aligne, une tendance naturelle s’esquisse, presque timide, comme si l’univers lui-même avait ses préférences numériques.

C’est là toute la beauté de cette loi : elle met à l’épreuve notre intuition, bouleverse nos attentes, et nous pousse à chercher du sens là où l’on ne pensait trouver que du hasard. Comme un fil invisible qui relie des données venues de mondes différents, elle murmure que, parfois, la logique la plus profonde se cache dans les détails les plus anodins.

Paru dans máthēma, revue de vulgarisation mathématique, no 3, avril 2025.

Sauf exception (graphiques, couvertures de livres, logos officiels, images historiques), les images de la présente édition ont été générées à l’aide de l’intelligence artificielle.