Il était une fois…

Quand les
nombres se
nouent

Lors des deux premières éditions, cette chronique s’est intéressée à des méthodes de calcul anciennes. Bien que le sujet soit vaste et encore fertile à explorer, l’histoire regorge d’autres trésors méconnus. Pour cette troisième parution, j’ai choisi de vous faire découvrir une technique ancestrale qui a permis à un peuple de conserver une trace tangible de ses mesures significatives. De fait, bien avant l’invention de l’écriture numérique, diverses méthodes ingénieuses ont vu le jour pour préserver l’information chiffrée.

Gros plan sur deux cordes orangées nouées l'une à l'autre, sur fond bleu nuit.

À l’origine des nœuds…

Il est généralement admis que l’écriture est apparue en Mésopotamie, dans la région de Sumer, vers -3300. À cette époque, les premiers signes cunéiformes n’étaient qu’une évolution d’un système plus ancien composé de jetons en argile utilisés pour compter et gérer les ressources. L’écriture des nombres a suivi le même chemin : avant d’être tracés sous forme de symboles, ils ont d’abord été représentés physiquement, sous la forme de petits objets appelés calculi.

Mais penser que l’humanité n’avait pas conscience des nombres avant d’inventer l’écriture serait une erreur. Depuis la nuit des temps, pour reprendre une formule éculée, l’être humain a trouvé mille et une façons d'apprivoiser les quantités : en comptant sur ses doigts (ou sur son corps en entier), en alignant des cailloux, en gravant des entailles dans du bois, et même... en faisant des nœuds dans des ficelles.

Et c’est là qu’entrent en scène les quipus, ces mystérieux cordages utilisés par les civilisations andines, et notamment par les Incas. Véritables livres de comptes en ficelles, ils permettaient d'enregistrer des informations et de manipuler des nombres, sans papier ni encre.

Qu’est-ce qu’un quipu ?

Un quipu (ou khipu, en quechua, qui signifie « nœud ») était une structure de cordelettes attachées les unes aux autres et servait d’outil de comptabilité et de transmission d’informations.

Un quipu classique se composait :

  • d’une corde principale servant de support ;
  • de plusieurs cordelettes suspendues, de tailles et couleurs variées ;
  • de nœuds, noués à différentes hauteurs et avec des formes spécifiques.

Chaque détail avait une signification et permettait d'encoder des données complexes.

Un quipu inca : une corde principale d'où pendent des dizaines de cordelettes nouées, jaunes, rouges et brunes.

Référence : https://blog.incarail.com/inca-alphabet/

Comment les quipus représentaient-ils les nombres ?

Les Incas utilisaient un système décimal positionnel, très similaire au nôtre. Concrètement :

  • Chaque cordelette verticale représentait un nombre, dont les chiffres étaient disposés comme dans notre système décimal.
  • Les nœuds étaient regroupés à différentes hauteurs : la plus haute puissance de 10 près de la corde principale, puis, en descendant, les milliers, les centaines, les dizaines et enfin les unités, à l’extrémité de la cordelette.
  • Aux positions des dizaines, des centaines et au-delà, le chiffre était donné par un groupe de nœuds simples (trois nœuds simples à la hauteur des centaines valaient 300). À la position des unités, on utilisait plutôt un nœud long, dont le nombre de tours donnait le chiffre (de 2 à 9), et un nœud en huit pour 1.
  • Une hauteur laissée sans nœud représentait le zéro (un concept peu courant dans les systèmes sans écriture, ce qui témoigne d’une belle maîtrise de la notion du vide).

De plus, dans certains cas, les couleurs des cordelettes jouaient également un rôle clé, selon certaines hypothèses des experts :

  • Jaune : symbolisait l’or ou le maïs.
  • Rouge : associé à la guerre ou aux recensements.
  • Blanc : utilisé pour représenter l’argent.
  • Vert : pouvait être lié à l’agriculture.

Bref, le quipu n’était pas qu’un simple abaque de cordes, mais un véritable langage des nœuds.

Schéma d'un quipu à cinq cordelettes A, B, C, D et E, avec leurs nœuds et les valeurs A = 38, B = 273, C = 258, D = 89, E = 658.
Référence : Histoire universelle des chiffres, Georges Ifrah

L’exemple illustré ici montre quatre cordes (à droite) représentant différentes quantités en fonction de la hauteur des nœuds (notées ici A, B, C et D). On pourrait, par exemple, penser à un recensement de différents animaux propres à cette région et à cette période. Ainsi, le décompte pourrait représenter 38 alpagas, 273 lamas, 258 vigognes et 89 guanacos. Une cinquième corde, à l’extrême gauche, agit comme gardienne de la somme des quatre autres.

Nouez votre propre quipu

Atelier interactif

Inscrivez quatre quantités : le quipu se noue, et la cordelette de gauche garde leur somme.

Chaque puissance de 10 a sa hauteur, des milliers (en haut) aux unités (en bas), comme sur le schéma d’Ifrah : des nœuds simples au-dessus, un nœud long (ou un nœud en huit pour 1) aux unités. Une hauteur sans nœud, c’est le zéro.

À quoi servaient les quipus ?

On pense que les quipus étaient omniprésents dans l’Empire inca et servaient à enregistrer des données essentielles, telles que la comptabilisation des récoltes, des stocks de nourriture, et des impôts dus par les différentes régions de l’empire ou encore la gestion de l'échange de ressources entre les communautés.

Les quipucamayocs : les gardiens des quipus

Gravure ancienne intitulée « Depocito del Inga, Collca » : un fonctionnaire inca présente un quipu devant des entrepôts.
Référence : Histoire universelle des chiffres, Georges Ifrah

Les quipucamayocs étaient les spécialistes des quipus. Ils avaient pour mission de créer, lire et interpréter ces cordelettes. Chaque village disposait de quipucamayocs formés, capables de transmettre les informations de région en région.

Par exemple, si un quipucamayoc visitait un village et y trouvait 92 hommes, 98 femmes et 135 enfants, il pouvait réserver une cordelette par catégorie, puis éventuellement noter la somme totale sur une quatrième ficelle, de la même manière que nous l’avons vu dans l’exemple précédent. Cette méthode permettait de gérer les recensements sans jamais avoir besoin d’écrire un seul mot.

Disparition des quipus

Avec l’arrivée des conquistadors espagnols au XVIe siècle, les quipus ont été largement détruits parce que les Espagnols les voyaient comme une forme d’idolâtrie païenne. Il ne reste donc plus aujourd’hui qu’environ 800 quipus dans le monde, et la majeure partie de leur fonctionnement nous échappe encore.

Vestige du passé ou miroir de notre présent ?

Aujourd’hui, nous avons troqué les cordes et les nœuds contre des câbles et des octets. Pourtant, l’intention reste la même : mettre de l’ordre dans le chaos du monde, fixer le fluide, mémoriser l’éphémère.

Peut-être que les quipus, loin d’être des vestiges poussiéreux, sont en réalité des miroirs tendus vers notre obsession moderne de tout quantifier.

Et si, au fond, chaque nœud était une forme de mémoire vivante ? Une manière de dire : « Je vois, je retiens, je transmets. »

Ce que nous avons perdu avec les quipus, ce n’est pas seulement un langage, c’est un lien tissé – au sens propre – entre le chiffre, le geste et l’humain.

Sources

Ascher, M. et Ascher, R. (1981). Code of the Quipu: A Study in Media, Mathematics, and Culture. Ann Arbor : University of Michigan Press.

Ifrah, G. Histoire universelle des chiffres.

Locke, L. L. (1923). The Ancient Quipu or Peruvian Knot Record. New York : American Museum of Natural History.

Phillips, T. « The Knots in the Quipu, and in the Friar’s Belt ». Feature Column, American Mathematical Society. https://www.ams.org/publicoutreach/feature-column/fc-2014-05