Il était une fois…

À la racine
du calcul

Située entre le Tigre et l’Euphrate, dans une région au sol exceptionnellement fertile, la Mésopotamie est souvent présentée comme le berceau de la civilisation. Selon les connaissances actuelles, c’est dans la région de Sumer qu’aurait émergé l’écriture. Celle-ci aurait d’abord pris la forme de jetons d’argile représentant des objets ou des quantités. Rapidement, ces jetons furent remplacés par leur représentation dessinée sur des tablettes, elles aussi en argile. L’écriture, d’abord très picturale, évolua ensuite pour des raisons pratiques vers une forme plus stylisée que l’on nomme aujourd’hui écriture cunéiforme — une écriture faite de signes en forme de coins.

Deux mains gravent une tablette d'argile couverte de signes cunéiformes, au centre de laquelle on lit la racine carrée de 10.

Dans ce système, deux symboles sont utilisés principalement pour écrire les nombres : un clou, qui représente l’unité, et un chevron, qui vaut dix. À partir de ces signes simples, les scribes mésopotamiens pouvaient déjà effectuer des calculs étonnamment sophistiqués.

Les Babyloniens, civilisation majeure de la Mésopotamie, ne comptaient pas en base dix comme nous, mais en base soixante, un système appelé sexagésimal. Ce choix, qui peut paraître exotique aujourd’hui, expliquera notamment l’origine de nos 60 minutes par heure et de nos 360 degrés dans un cercle. Ce système fascinant fera l’objet d’un prochain article.

Pour l’instant, intéressons-nous à une méthode de calcul remarquable, utilisée il y a plus de 4000 ans, qui permettait de déterminer la valeur d’une racine carrée.

Afin d’en faciliter la compréhension, la méthode sera présentée ici à l’aide de notre système décimal moderne et de nos notations actuelles. Il est important de préciser qu’il s’agit d’une reconstruction : les mathématiciens babyloniens n’écrivaient pas leurs calculs de cette façon. Les tablettes retrouvées montrent toutefois sans ambiguïté qu’ils maîtrisaient des procédés équivalents, fondés sur des approximations successives d’une grande efficacité.

La méthode repose sur un principe itératif, c’est-à-dire sur la répétition d’une même procédure. À chaque cycle, l’estimation obtenue se rapproche de la valeur recherchée. Il revient à l’utilisateur de décider à quel moment l’approximation est suffisante pour l’usage envisagé — une idée étonnamment moderne.

Imaginons que l’on souhaite calculer la racine carrée de 10. Il faut d’abord une estimation de départ. Comme la racine carrée de 9 est 3, il s’agit d’un point de départ tout à fait raisonnable. Notons cette première estimation e1=3.

Étape 1

On divise le nombre dont on cherche la racine par l’estimation courante :

e2=10e1=103=3,3333

Étape 2

On calcule ensuite la moyenne entre les deux dernières estimations car l’une est nécessairement trop faible et l’autre trop élevée :

e3=e1+e22=3+3,33332=3,1666

Le processus recommence alors (les itérations débutent) :

Étape 1 (2e itération)

e4=10e3=103,1666=3,1580

Étape 2 (2e itération)

e5=e3+e42=3,1666+3,15802=3,1623

Et ainsi de suite, jusqu’à atteindre la précision désirée.

Dès la deuxième itération complétée, on obtient déjà une valeur extrêmement proche de la véritable racine carrée de 10, qui vaut environ 3,16227766…

Bien sûr, plus l’estimation initiale est proche de la valeur réelle, plus la convergence est rapide. Mais même avec un point de départ relativement éloigné (par exemple e1=2) la méthode demeure efficace et conduit rapidement à une approximation très satisfaisante.

Cette procédure est aujourd’hui connue sous le nom de méthode babylonienne. Elle fut redécouverte et formalisée bien plus tard par Héron d’Alexandrie, au Ier siècle, ce qui explique qu’on la retrouve aussi sous l’appellation de méthode de Héron. Elle témoigne de l’ingéniosité des mathématiciens de l’Antiquité, capables de concevoir des techniques puissantes et élégantes sans algèbre symbolique, sans notation moderne et sans calculatrice.

La méthode babylonienne nous rappelle surtout ceci : en mathématiques, l’exactitude n’est pas toujours un point de départ, mais très souvent un horizon. Bien avant l’ère numérique, on savait déjà que comprendre, c’était souvent savoir s’approcher — patiemment, méthodiquement — d’une vérité qui ne se laisse pas toujours atteindre d’un seul coup.

Si vous souhaitez vous exercer, tentez de trouver la racine carrée de 75 en utilisant 8 comme estimation initiale. Vous constaterez rapidement que, malgré son grand âge, la méthode n’a rien perdu de son efficacité.

La méthode babylonienne, pas à pas

Atelier interactif

Chaque ligne fait les deux étapes : diviser, puis faire la moyenne. Le nombre de chiffres exacts double à peu près à chaque itération.

Et aujourd’hui ?

La méthode babylonienne n’est pas qu’une curiosité historique. Elle appartient à une vaste famille de techniques encore au cœur du calcul moderne : les méthodes numériques.

Chaque fois qu’un ordinateur calcule une racine carrée, résout une équation complexe ou simule un phénomène physique, il ne trouve pas une valeur « exacte » au sens mathématique. Il produit une approximation contrôlée, obtenue par itérations successives, jusqu’à ce que l’erreur devienne négligeable pour l’usage prévu.

Les ingénieurs, les physiciens et les informaticiens travaillent quotidiennement avec ce type de compromis. La question n’est pas « Est-ce exact ? », mais plutôt « Est-ce suffisamment précis ? » — exactement la même question que se posaient déjà les scribes babyloniens, il y a plusieurs millénaires.

À bien y penser, la modernité de ces méthodes tient peut-être moins à la puissance des machines qu’à une idée très ancienne : savoir quand s’arrêter est parfois aussi important que savoir calculer.

À gauche, une main grave la racine de 10 sur une tablette d'argile ; à droite, un informaticien observe des courbes de convergence à l'écran.

Sources

Fowler, D. et Robson, E. (1998). « Square Root Approximations in Old Babylonian Mathematics: YBC 7289 in Context ». Historia Mathematica, 25, 366-378.

Mathematical Association of America, « The Best Known Old Babylonian Tablet? », Convergence. https://old.maa.org/press/periodicals/convergence/the-best-known-old-babylonian-tablet